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Les Kurvivants : coulisses d'un projet en design d'innovation sociale

Deuxième partie

25 May 2020

Nous avons le plaisir de donner la parole à Léa Lebru (design), Simon Devos (architecture d’intérieur) et Céline Bortels (création d’intérieur), tous trois étudiants du Master de design d’innovation sociale à l’ESA Saint-Luc Bruxelles. La crise Covid-19 et les enjeux qui en découlent vus par cette nouvelle génération qui s’engage dans un design porteur de sens et orienté collectif. Un échange mené sans langue de bois (et à distance) par Olivier Gilson et Pierre Echard, co-fondateurs du Master en design d'innovation social.

PierreComment ce design thinking centré sur l'usager a-t-il permis une plus grande liberté, de ne pas aborder la question par une simple réponse linéaire à un problème tel que "faites nous un box pour répondre à cette problématique" ?
SimonPartir d’une question concrète, faire plusieurs interviews et des ateliers participatifs avec les usagers permet de faire évoluer le projet, de prendre du recul et de faire quelque chose de théorique dans un premier temps, pour vraiment le pousser plus dans la pratique et par rapport à un public plus large. Et du coup, on a l'impression d'avoir plus de clés et d'être plus cohérents parce que c’est un projet qui vient de l'usager. On a fait de nombreux questionnaires, de nombreux ateliers participatifs, tout ça pour comprendre leurs besoins et les enjeux pour vraiment co-créer ce projet. C'est toute cette partie singulière de l’approche qui est de penser à un projet, pour revenir en arrière parce qu’au final, on a toujours des améliorations à apporter.
CélineJe voudrais juste ajouter qu’ on utilise le même schéma que la "Box": Ça reprend ce côté mensuel, les assemblages, assortiment de produits, etc. selon une thématique. Mais par contre, on se distingue vraiment de cette connotation marchande qu'a la Box, dans le sens où son but à elle, c'est de faire consommer, alors que notre but à nous, c'est la dé-consommation justement. Pour apprendre à faire les choses par soi-même. L’idée étant d’un peu diminuer sa dépendance, justement, du système marchand.

OlivierQuelle est votre valeur ajoutée, par rapport à tous les tutos que vous pourrez trouver sur le net?
CélineL'accompagnement 
LéaAvec ce rythme de réception mensuelle de kits, il y a ce côté step by step, tu réponds à des nouveaux challenges mois après mois, entre 6 et 10 fois, à voir. L’idée est justement d'exploiter l'accompagnement dans le temps, et par rapport à Internet, étant donné qu'on cibleraient plutôt des gens conscientisés mais pas forcément dans ce processus de faire soi-même, l'idée du kit est aussi de tout rassembler en un seul élément.
Céline...qui intégrera aussi du lien: la fabrication du contenu demandera à chaque fois une sorte de création de liens, que ce soit avec d’autres ou directement avec le producteur concerné, on va essayer de vraiment amener cette dimension de lien social le plus possible dans le kit. Réapprendre à connaître les producteurs, se rapprocher à nouveau de ce qui fait notre quotidien, d'où elle vient, etc.,

OlivierComment voyez-vous évoluer le métier et la place du designer dans les années à venir?
SimonJe trouve qu'il y a beaucoup de choses qui changent, que ce soit au niveau environnemental ou social, et on le remarque encore plus maintenant avec cette crise du COVID. Je crois que le designer devrait penser à toutes ces problématiques et prendre en compte tous ces changements constants. Être centré sur l'usager et vraiment prendre en compte le changement actuel.
CélineJe crois que la co-création et la participation des usagers, etc. vont devenir des prérequis. 
LéaJe pense aussi que le design un peu marketing et élitiste existera toujours et d'une certaine façon, il faut qu'il existe toujours. Mais je pense qu'il faut d'autant plus être pluridisciplinaire et savoir beaucoup plus mettre en application, ce design adapté à un réel besoin plutôt que d'adhérer à des grands concepts déjà instaurés. 

Olivier Si je veux être provocant quand on parle de design industriel, il y a quand même toute une réflexion qui est faite par le designer au sujet du scénario d'usage et de l'ergonomie pour tenir compte de l’avis des usagers et de l'utilisation de l'objet. Quelle est la différence entre cette réflexion là et les réflexions d'un designer d'innovation sociale?
CélinePeut-être la recherche sociologique. Et aussi le fait de travailler avec d'autres profils, ça ouvre d'autres liens possibles.
LéaLe design d'innovation sociale est tellement en co-création avec l'usager que ce n'est plus la petite idée du designer qui est géniale. C'est vraiment une idée collective et je pense que c'est ça la réelle différence.
SimonJe suis d'accord, et aussi d'aller plus profondément dans certaines problématiques, d’y répondre plus précisément. Quand on parle du design industriel qui fait beaucoup de recherches au niveau ergonomique, c'est un côté très global, et de penser au côté ergonomique pour tout le monde. Ici, nous répondons plus localement à une certaine demande et surtout plus précisément, elle est là la valeur ajoutée.

L'innovation sociale vient renforcer le trait du designer et à l'inverse, le designer vient renforcer l'innovation sociale par la façon qu'il a de réfléchir, par ses différentes influences, par sa façon de rechercher

Léa

Pierre Mais que peut apporter le design à l'innovation sociale ou à la durabilité plus généralement, parce que je pense que les deux métiers différents se rencontrent. On parle beaucoup du fait qu'on réinvente le métier du design. Mais est ce qu'on réinvente aussi le métier de l'innovateur social ou la personne qui travaille sur le terrain, engagée sur le social, l'environnemental ou autre? 

LéaL’l'innovation sociale vient renforcer le trait du designer et à l'inverse, le designer vient renforcer l'innovation sociale par la façon qu'il a de réfléchir, par ses différentes influences, par sa façon de rechercher, que ce soit par le graphisme, par l'objet ou par différentes compétences. On a appris à travailler différemment que dans un modèle académique classique, par exemple. 
Pierre L’artiste qui est en vous d'une certaine manière, quitte le centre de sa créativité.


Olivier Autrement dit comment est ce que vous faites la part des choses entre le créateur, le créatif, l'artiste qui est en vous, et ces enjeux, qui, quelque part, vous obligent à mettre de l'eau dans votre vin?
Céline Ce qui nous aide quelque part à laisser de côté notre ego, c'est justement de voir tout le sens qu'il y a derrière. Le sens je disais, c'est ça, c'est vraiment l'activité principale des humains, en fait, et surtout dans un monde qui traverse depuis si longtemps une crise systémique, crise exacerbée actuellement. 
LéaNotre génération est probablement un peu involontairement comme ça, sur tous les fronts. En fait, je pense que la part du collectif est hyper forte dans ça, surtout face à une urgence qui nous éclate au visage. Cette part d'individu, cet égo est moins importante finalement que le collectif. On est une génération qui écoute beaucoup pour essayer d'avancer, pour résoudre toutes les problématiques qui se posent à nous. Et je pense que cette image du designer qui a la bonne idée du coup, n'est plus vraiment juste aujourd'hui, en 2020.
CélineLes problèmes du monde viennent de l'égo de l'homme aussi, du pouvoir, de l'argent, etc. Et on essaye de re-balancer les choses, on essaye justement d'aller vers plus de participation.
Simon La société évolue, elle a toujours évolué. Il y a cette question de légitimité individuelle qui est aussi de plus en plus présente "Qu'est-ce que moi tout seul je peux faire pour la société?". Et c'est cette notion de collectif qui est de plus en plus présente. D'être plus forts ensemble et je crois que dans la société actuelle, c'est fort présent.
Léa Et à l'inverse, on est vraiment en transition et qu'aujourd'hui, c'est le tout début du design d'innovation sociale, ou du moins le design non autocentré et peut être qu'à long terme, il y aura plus de designers collectifs, on l’espère fort en tout cas.

 

Interview menée par :
Olivier Gilson. Deesigner de formation. Responsable du Laboratoire d'innovation sociale au MAD, Home of Creators et professeur et co-fondateur du Master de design d'innovation sociale à l'ESA Saint-Luc Bruxelles. 

Pierre Echard. Sociologue de formation professeur et co-fondateur du Master d'innovation sociale à l'ESA Saint-Luc Bruxelles. Expert en développement durable et en économie circulaire. S’'intéresse depuis une dizaine d'années au rôle du design pour résoudre les problématiques environnementales et sociales. 

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