SESAME ou quand le générateur du déchet en devient le premier bénéficiaire

20 November 2019

Fabian Fabian Jean Villanueva Communication & Press Director +32 471 98 26 27 fabian.jeanvillanueva@mad.brussels

© mikomikostudio

Le 1er juillet 2016, la STIB a retiré ses 3.700 oblitérateurs orange du circuit pour les remplacer par des lecteurs MOBIB rouge. Au départ destinés à être simplement recyclés, 1.500 de ces oblitérateurs ont maintenant trouvé une nouvelle vie. 
L'oblitérateurs servait à valider l'accés aux transports publics. Sa forme reconditionnée a été orienté vers l'accès au domicile : c'est devenu une boîte à clefs, SESAME. Avec des plaques de bois pour remplacer des circuits imprimés et des élastiques pour le courrier ou les photos. 

Retournons sur ce projet avec son designer, Pierre-Emmanuel Vandeputte  et Olivier Gilson, Directeur du MAD Lab.

Pourquoi cette boîte ? Pour réellement resituer le contexte, comment s’est faite la connexion entre la STIB, les partenaires et vous ?

Pierre-Emmanuel Vandeputte - Dans un premier temps la STIB a démonté, en 2016, ses oblitérateurs pour les remplacer par un nouveau système. Elle a contacté Bruxelles Propreté pour pouvoir recycler ces 3.700 boîtes. Une première phase est mise en place pour revaloriser l'intérieur des boîtes avec le travail de démantèlement opéré par l'entreprise CF2D ; les moteurs, quant à eux, sont réutilisés par la Faculté de Polytechnique de l'ULB. Enfin, l'étude menée par CF2D a permis de déterminer le potentiel des boîtes en termes de composants électroniques, de plastiques et de matière pouvant être réutilisés et remises dans un circuit classique. 

Olivier Gilson - Quand on a récuperé le projet, il y avait déjà eu un travail qui avait été effectué et c’est important de dire que l’intérieur de cette boîte est déjà en cours de revalorisation. On venait surtout nous voir pour travailler sur la boîte vide. Il y a des visions différentes :  la vision du designer qui met le focus sur la destination finale et les usages que l’on pourra faire de l’objet ;  la vision du MAD Lab, qui va mettre l’accent sur le process de réhabilitation de ces boîtes afin d’en dégager des enseignements pour communiquer sur l’éco-conception, ses enjeux et son rôle dans la revalorisation d’un déchet. Au-delà de la forme et d’une logique d’upcycling qui paraît évidente, c’est un passage souvent obligé pour sensibiliser les partenaires du MAD Lab à ce qu’est réellement la valeur ajoutée de l’éco design.

Comment cette boîte arrive sur votre bureau ? 

OG - Nous avons été identifiés comme un laboratoire avec du potentiel de design qui réfléchit à des dynamiques durables et sociales.
Mais de manière générale les personnes avec qui nous travaillons ont quand même une vision assez classique de ce que peut apporter le design. Ils ont émis le souhait que nous les aidions à réhabiliter ces boîtes et c’est avec Pierre-Emmanuel que nous avons décidé de collaborer. En effet, à la suite du projet Handymade réalisé par ce dernier et L’Ouvroir, entreprise de travail adapté, il nous semblait cohérent de remettre le couvert maintenant que le process entre lui, L’Ouvroir et le MAD Lab était éprouvé.

Pevdp
©Alexandra Bertels
©Alexandra Bertels
©Alexandra Bertels
©Alexandra Bertels

Qui est le porteur de projet ? 

OG - C’est la STIB et Recy-K. 

PEVDP - La STIB donne le gisement à Bruxelles Propreté qui contacte Recy-K afin de le stocker. Ces derniers contactent le MAD Lab pour lui proposer le projet. Viennent ensuite les deux pistes de la boîte à clefs qui est venue assez vite et une autre qui était du mobilier pour la station de métro Simonis. 

OG - Ce qui est intéressant par rapport à cette démarche, c’est qu’avec le mobilier on a essayé de pousser la réflexion pour faire une boucle ; le déchet généré par l’utilisateur devenant ainsi la matière première pour la réalisation d’un projet dont il serait le premier bénéficiaire.

Et ensuite ? 

OG - Au début on s’est dit qu’on allait aller plus loin dans la logique en proposant une boucle produit/déchets vers un besoin de la STIB, à savoir du mobilier pour les stations de métro. On est revenu en arrière pour proposer ce que Pierre-Emmanuel avait imaginé en 1er lieu et avancer step by step. Il faut penser en terme de bonnes pratiques c’est-à-dire qu’il faut commencer à la base pour arriver à quelque chose de plus réfléchi dans un timing ultérieur. Les gens veulent d’abord être rassurés avant de pouvoir envisager des usages qui nécessitent des engagements plus complexes. Notre responsabilité c’est de poser la question pour chaque projet : comment aller le plus loin possible pour faire comprendre l’intérêt de la démarche et surtout démontrer par l’exemple que cela a du sens et une véritable valeur ajoutée pour nos interlocuteurs et partenaires ?

A un niveau mondial, on parle de quoi comme potentiel ?

OG - A terme, ces boîtes vont être retirées des différentes villes dans lesquelles elles sont encore utilisées et c’est là que se situe le gisement. Là on a le moyen d’avoir une réflexion long terme. Le rêve serait de s’occuper de l’intégralité de la filière dans le monde entier au travers d’une bonne pratique bruxelloise. Ce qui est vrai à Bruxelles c’est que ces boîtes ont été démantelées mais ce n’est pas peut-être pas le cas dans une autre ville où elles sont utilisées. 

PEVDP - Mais cela veut dire que ce sont des objets qui sont en train de devenir obsolètes. Ils ne répondent plus aux critères de dématérialisation. En Belgique on les trouve bien sûr à Bruxelles, en Flandre (De Lijn où ils sont jaunes). Ils ne sont plus en Wallonie, ces boîtes ont déjà été démontées. Ils étaient verts. Ils sont au Brésil à Campinas et sur d’autres sites. On les trouve également en Argentine, dans 4 villes, en Turquie à Ankara, en Australie à Sydney, à Göteborg en Suède et à Klagenfurt en Autriche.

Il y a un véritable potentiel donc ?

PEVDP - Ce qui pourrait être intéressant c’est d’arriver à exporter un modèle. Sans vouloir l’exclusivité sur le design, au contraire. Comme "Handymade", le projet a évolué et d’autres designers sont en train de se l’approprier. Ce que je trouve intéressant c’est l’effet boule de neige. La STIB recherche désormais de nouvelles pistes de réflexions. Elle a d’ailleurs une cellule qui permet de récupérer et d’analyser les différents gisements. A cet égard, il y a déjà d’autres recherches et développement pour de nouveau produit, comme la récupération des cuirs des fauteuils endommagés des métros qui sont transformés et réutilisés pour faire des porte-cartes. 

Donc hormis ceux qui sont partis à la casse combien ont été transformés ? 

PEVDP - On parle de 1.500 pièces actuellement, mais la transformation est toujours en cours.

La solution la plus durable est finalement d’en faire du mobilier ? 

OG - La logique c’est d’identifier nos 1ers clients et il s’agit souvent des générateurs de déchets justement. L’objectif étant de les sensibiliser au fait qu’à partir de ces gisements, ils peuvent être les commanditaires d’autre chose. La logique est là. Que cela devienne du mobilier ou tout autre chose pour autant que cela ait du sens pour le client. Du mobilier pour les stations de métro, dans ce cas-ci, cela a du sens.

PEVDP - Des finalités sur base de ce déchet, il y en avait toute une série. La raison pour laquelle je suis parti de cette fonctionnalité de boîte à clefs, c’est que je voulais conserver, après les essais de fonte et de broyage, l’aspect visuel de l’objet, dans sa forme la plus iconique. Plusieurs personnes m’ont dit qu’elles affectionnaient cette boîte, j’en ai fait un des aspects de ma réflexion. Donc j’ai joué là-dessus en gardant la forme et la fonction. Cet objet conserve son aspect de transition et son ancrage avec l’espace public sauf que tu le transposes à l’espace privé. Cette marque de passage n’est plus le ticket, ce sont les clefs. L’objet faisait sens. Mais il y a mille autres possibilités. Un autre designer aurait fait un autre produit.

Vous avez identifié un potentiel avec ces boîtes. Vous avez décidé de les transformer, vous avez pris l’opportunité avec tous ces cheminements de faire 3.700 boîtes à clefs, le plus pérenne possible. Vous avez également essayé de vendre le projet d’en faire du mobilier.

PEVDP - C’était en fait 2 pistes parallèles. Ce n’est pas qu’une piste est mieux qu’une autre. Le mobilier n’est pas pour moi la meilleure solution pour le projet actuel. 

OG - Ce qui est intéressant dans le mobilier c’est que ton champ d’action est beaucoup plus large. Si tu fais du mobilier pour une station de métro, tu réponds à plus de besoins. Et puis c’est du mobilier pour la collectivité. En terme de réflexion c’est beaucoup plus intéressant de montrer que l’on peut faire des bancs pour la collectivité. La masse critique est beaucoup importante. 

Le MAD Lab fait en sorte que vous restiez dans les clous ?

OG - Il faut que les personnes, avec qui tu travailles comprennent bien ce qu’on peut leur enseigner comme bonnes pratiques. Au début, on était juste des créateurs qui allaient faire un truc « chouette » pour la STIB, et pour appuyer le fait qu’elle est engagée dans le recyclage. Notre rôle est de pousser et de proposer une vision beaucoup plus ambitieuse et de montrer ce qu’il est possible de faire et d’arriver à les mener vers une logique beaucoup plus engagée.

On a potentiellement 3.700 boîtes à clefs qui vont inonder la Région de Bruxelles Capitale. La question va peut-être paraître étrange mais a combien de temps estime-t-on la durée de vie de cette 2e monture ?

PEVDP - C’est assez difficile à dire. L’objet dans sa composition, dans ses matières et dans l’ajout de matériaux peut durer 20-30 ans. On pourrait facilement doubler la durée de vie de l’objet. 

OG - On n’a fait que tirer, repousser la durée de vie du déchet. On ne fait pas disparaitre un objet. Ce déchet a une valeur, et nous avons rajouté la valeur émotionnelle d’une nouvelle marque. 

© Pevdp

Vous ramenez l’objet à sa source. Le message est d’autant plus fort pour la STIB. On réinjecte un déchet dans leur propre circuit en faisant quelque chose d’autre.

OG - Dans tout ce travail commun, on essaie de tendre vers une démarche exemplaire. Aujourd’hui, on a fait une légère marche-arrière mais peut-être qu’ils reviendront vers nous avec une opportunité qui sera parfaite pour faire du mobilier. Il y aura assez de quantité et on pourra y aller.  En terme de production, le mobilier est beaucoup plus compliqué à créer aussi. Tout ce cadre à la fois technique, technologique, de compétence et de durabilité est à réfléchir. Tous ces processus sont très longs. On pourrait presque parler de « design fiction ».
Mais cette fiction est très proche de la réalité et il faut prendre conscience qu’il faut très peu d’éléments pour passer de l’un à l’autre, et que c’est surtout une question de volonté de l’ensemble des parties prenantes au projet. Dans le cas présent, la STIB voulait surtout un projet concret à valoriser, qu’elle pouvait montrer sans tarder. 

Si vous deviez exprimer un regret par rapport à ce projet ? 

PEVDP - Ce n'est pas réellement un regret, mais la plus grande difficulté du projet a été de faire comprendre et d'une certaine manière d’éduquer à une nouvelle pratique. Cela a été un long travail pédagogique, toujours en cours d’ailleurs.

OG - C’est parfois lié à un manque de compréhension de nos partenaires. Il faut y aller doucement car si tu as une vision trop ambitieuse, tu te perds et tu les perds. Il y a généralement un manque de connaissance du sujet de la part de nos interlocuteurs, ils veulent faire quelque chose de durable mais ne sont pas prêt à sortir du cadre. Mais c’est là que réside la véritable opportunité, celle d’expliquer ce qu’implique réellement la transition vers plus de durabilité.

Est-ce que vous êtes en mesure d’anticiper des éventuelles opportunités sur les futurs déchets de la STIB ? Vous avez une volonté de vous positionner là-dessus et ne pas attendre finalement que l’initiative soit dans le chef du commanditaire, dans ce cas la STIB ?

OG - La question à laquelle il faut répondre est celle de l’interlocuteur, qui est-il/elle ?
Certaines personnes comprennent notre vision mais il y a une structure administrative et opérationnelle qui peut peser dans le processus. Il faut trouver les bons interlocuteurs et il faut montrer cette démarche exemplaire pour pouvoir faire bouger les lignes et expérimenter des directions plus durables via des bonnes pratiques. C’est très important. Notre responsabilité vers la collectivité se retrouve exprimée à travers cette persévérance. 

Interview réalisée par Fabian Jean Villanueva, Creative Director MAD Studio 

Identité visuelle du projet créée par Bureau Wolewinksi 

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Les boîtes à clefs SESAME sont au prix de 84€.

POINTS DE VENTE

STIB STORE - Metro Rogier
Place Charles Rogier
1210 Saint-Josse-ten-Noode

L'OUVROIR
Rue Bodeghem 78
1000 Bruxelles 

PIERRE-EMMANUEL VANDEPUTTE 
Fabriekstraat 15/19
1930 Zaventem

YUMAN VILLAGE
Chaussée de Charleroi 123
1060 Bruxelles 

ADAM - Brussels Design Museum 
Place de Belgique 1
1020 Laeken 

B-Collective
Rue Rouppe 1
1000 Bruxelles 

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