« La première fonction d’un objet est d’influencer celles et ceux qui interagissent avec lui. »

Interview with Nicolas Zanoni

Nicolas Zanoni (1995, Paris, France) est un designer français aujourd’hui basé à Bruxelles. Son travail interroge les codes du design contemporain. En privilégiant l’irrégularité, l’intuition et l’expérimentation manuelle, il crée des objets fonctionnels qui brouillent les frontières entre design et sculpture. Diplômé d’un Master en design industriel à La Cambre, en Belgique, il s’est depuis consacré à l’exploration des matériaux et à la réinterprétation des objets du quotidien, avec une sensibilité à la fois ludique et poétique.

Travaillant avec des matériaux industriels tels que le polystyrène et l’aluminium, Zanoni en repousse les limites à travers des procédés comme le tissage, la fusion, l’empilement, la brûlure ou encore le façonnage. Ses méthodes, instinctives et analogiques, débouchent sur des formes organiques, souvent guidées par l’accident ou par la logique propre des matériaux. Son « tour de passe-passe » caractéristique, des manipulations simples mais profondément transformatrices appliquées à un matériau unique, ainsi que son usage récurrent de l’aluminium tissé ou pressé, constituent les fondements de son langage visuel et tactile. Bien que sculpturaux dans leur apparence, ses objets demeurent fonctionnels : ils invitent à l’interaction et favorisent une relation intime avec l’utilisateur·rice, transformant les gestes du quotidien en expériences uniques et personnelles.

Dans cet entretien, nous avons échangé avec Zanoni autour de son processus créatif et de sa participation à l’exposition Home Sweet Home, où son travail est actuellement présenté. Il revient notamment sur la genèse de sa maisonnette pour oiseaux, sa manière de concevoir, ainsi que sur les idées qui continuent d’alimenter sa pratique.

  © Antoine Grenez

Plutôt qu’une méthode fixe, vos objets reflètent un fort esprit d’expérimentation et d’intuition. Comment avez-vous développé cette approche ?

« Il y a toujours un important travail en amont du processus, c’est d’ailleurs l’une des parties que je préfère. Il s’agit pour moi de trouver ma propre approche, ma manière de travailler avec les matériaux. Je ne cherche pas à en inventer de nouveaux, mais plutôt à développer des façons inédites d’utiliser ceux qui existent déjà. »

« Il est essentiel pour moi d’aborder les matériaux de manière non conventionnelle, ou d’appliquer des techniques traditionnelles dans des contextes inattendus. Par “non conventionnel”, j’entends par exemple utiliser des matériaux d’une manière inhabituelle dans mon domaine, comme le fait de tisser de l’aluminium. »

« Je développe des approches très personnelles et j’essaie de comprendre en profondeur comment les matériaux se comportent. C'’est pour cela que j’expérimente beaucoup, et c’est un processus que j’apprécie particulièrement. À partir de ces explorations, je cherche ensuite à traduire celles-ci en objets. Pour moi, le design est un langage qui s’exprime à travers les objets, et je m’en sers pour donner forme à mes recherches. »

  © Antoine Grenez

Comment trouvez-vous l’équilibre entre la fonctionnalité et les qualités abstraites que vous aimez explorer ?

« Il me semble important que les objets que je crée puissent s’inscrire dans un environnement domestique. J’ai envie qu’ils soient utilisés, vécus, plutôt que simplement posés sur un piédestal. La fonctionnalité compte, bien sûr, mais elle dépasse selon moi la seule dimension pratique : elle tient aussi à la manière dont un objet transforme un espace. Je suis convaincu que les lieux dans lesquels nous vivons nous influencent, et, dans ce sens, la première fonction d’un objet est d’agir sur celles et ceux qui interagissent avec lui. »

« Je cherche à trouver un équilibre entre la dimension esthétique et sculpturale d’un objet et sa fonctionnalité. C’est cet équilibre qui lui donne véritablement vie. Il naît du dialogue entre la façon dont l’objet est conçu et la manière dont il sera utilisé. Par exemple, je peux imaginer une table d’appoint, mais une fois placée autour d’une table, elle peut tout aussi bien devenir un tabouret. L’environnement participe souvent à définir l’objet autant que l’objet lui-même. Cela dit, certaines contraintes fonctionnelles restent essentielles, notamment en termes de dimensions : une étagère, par exemple, ne peut tout simplement pas faire deux centimètres de profondeur. »

  © Antoine Grenez

Quand avez-vous commencé à concevoir des objets ? A-t-il été difficile de trouver votre propre style ?

«Je n’ai pas de style particulier. Par exemple, la pièce que j’ai réalisée pour Home Sweet Home a été découpée au laser, ce qui implique un travail très précis, mené sur ordinateur. À l’inverse, je développe aussi des projets comme Pyrofoam, qui reposent sur des processus de production beaucoup plus physiques et intensifs. Mon travail peut donc prendre des directions très diverses. Je me lasse assez vite lorsque quelque chose devient répétitif, c’est pourquoi j’aime passer d’une approche à une autre. »

« S’il y a une constante, c’est sans doute une certaine tension à l’intérieur des objets. Il y a aussi une dimension ludique et une volonté d’interaction. Tout repose sur l’idée de donner vie au matériau avec lequel je travaille. Je ne cherche pas à définir ni à poursuivre un style particulier. Bien sûr, je suis influencé par de nombreuses choses qui façonnent mon regard, mais je ne veux pas m’enfermer dans une esthétique unique. Je préfère que chaque projet trouve sa propre expression, plutôt que de tout contraindre à une identité immédiatement reconnaissable. Il ne s’agit pas de se limiter à un style pour être identifiable. Je ne cherche pas à plaire dans ce sens, ce qui compte avant tout pour moi, c’est que mon travail soit authentique. »

  © Sam Gilbert

Quelle a été votre inspiration pour le nichoir que vous avez développé pour Home Sweet Home ?

« Cette pièce s’inscrit dans une nouvelle série de ma collection, intitulée Spinner. Elle comprend également une table basse, un tabouret, un vase, et désormais, une maisonnette pour oiseaux. D’une certaine manière, je vois ce projet comme un exercice de style : tous·tes les designers devaient concevoir un même objet, mais chacu·e  l’a abordé à travers son propre langage et ses choix de matériaux. Pour moi, il s’agissait avant tout d’explorer et de prendre plaisir dans le processus. »

« L’objet est entièrement composé d’éléments découpés au laser, avec de nombreuses chutes utilisées comme motifs ornementaux. L’inspiration vient notamment de la topologie optimisée que l’on retrouve dans des objets comme les rollers, les roues ou les disques de frein. Dans ces cas-là, on retire de la matière pour alléger la structure tout en conservant sa solidité. À mes yeux, ces formes deviennent une sorte d’ornement contemporain. Autrefois, des mouvements comme l’Art nouveau faisaient appel à des formes très décoratives ; ici, je m’inscris aussi dans cette filiation, en m’inspirant de ces courbes et de ces arcs. »

« Les roues constituent un autre élément clé : je voulais qu’elles entourent entièrement l’objet. En théorie, trois roues suffiraient pour permettre la rotation, mais j’ai choisi d’en multiplier le nombre afin de créer un effet de répétition. Ce sont d’ailleurs de véritables roues de roller. Ce projet a aussi été pour moi une forme d’expérimentation, une manière d’explorer une idée susceptible d’ouvrir sur les suivantes. Je suis convaincu que chaque pièce doit, d’une certaine manière, engendrer la suivante. »

  © Antoine Grenez

Comment avez-vous vécu la conception d’un nichoir, étant donné qu'il ne s'agit pas d'un objet conventionnel ?

« Tout s’est fait très rapidement. J’ai eu environ un mois et demi pour réaliser la maisonnette, et l’idée principale m'est venue presque immédiatement. Les dimensions générales étaient claires dès le départ. La seule étape qui a véritablement pris le plus de temps fût  été d’affiner les lignes et de trouver les bonnes formes. Cela a impliqué pas mal de travail sur ordinateur, un aspect que j’apprécie aussi, car il apporte un rythme plus calme au processus. J’aime cette alternance. »

« Il me suffisait ensuite de concevoir chaque élément, de commander les différentes pièces, puis de les assembler. D’une certaine manière, cela m’a replongé dans mon adolescence, lorsque je faisais beaucoup de vélo : j’achetais des pièces séparées pour les monter moi-même. Cette maisonnette m’a rappelé ce plaisir très simple de construire son propre objet, comme on assemblerait un vélo ou son propre jouet. »

Quelle histoire raconte votre maisonnette pour oiseaux ?

« Elle tourne et elle est en métal, donc je ne suis même pas certain qu’un oiseau ait réellement envie d’y entrer. Je pense que toutes les pièces que je crée n’ont pas besoin d’être prises au sérieux. Home Sweet Home est un projet d’envergure qui réunit des designers reconnu·e·s, et j’avais envie d’y introduire une dimension plus ludique. C’est le genre de commande qui permet de s’amuser. »

« Cette maisonnette tournante pourrait d’ailleurs davantage s’apparenter à un jouet pour perroquets ou pour d’autres petits oiseaux. D’une certaine manière, elle se rapproche plus d’un objet avec lequel interagir et prendre plaisir que d’une maisonnette traditionnelle. Pour nous, humains, le foyer est aussi un terrain de jeu, et il devrait être un espace dans lequel on peut s’amuser. De la même façon, un oiseau devrait pouvoir profiter de sa maisonnette. »