© Elias Derboven

« Être ouvert·e au mélange de différentes origines et le considérer comme une richesse, plutôt que de le réduire à une caricature ou à un stéréotype. »

Interview avec LOUDMILLA

Loudmilla Ibwala est l’une des onze stylistes mises à l’honneur dans What’s Your Style?, l’exposition de MAD Brussels consacrée au rôle, souvent invisible, du styliste dans le monde de la mode. Styliste et directrice créative née en République démocratique du Congo et installée à Bruxelles, elle a développé un langage visuel singulier, à la croisée de l’esthétique européenne et de ses racines congolaises.

Son travail se déploie à l’intersection de la mode, de l’art et du design. Attentive au savoir-faire et aux matériaux, elle puise dans l’architecture, la photographie et l’histoire pour composer des récits visuels. Pour What’s Your Style?, elle imagine deux silhouettes qui donnent corps à sa vision personnelle du style et de l’identité.

MAD Brussels s’est entretenu avec Loudmilla au sujet de ses sources d’inspiration et de sa vision du stylisme.

Comment êtes-vous entrée dans le monde du stylisme ?

« J’ai découvert mon intérêt pour le styling pendant mes études en design textile à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles. L’école regroupait plusieurs départements, dont celui de photographie, où étudiait une amie. Un jour, elle m’a demandé de l’aider sur un projet scolaire et de m’occuper des vêtements. Comme j’achetais déjà beaucoup de pièces vintage, j’ai accepté. C’est comme ça que tout a commencé. À l’époque, je ne savais même pas que le styling était un métier. J’ai vraiment commencé de zéro. »

  © Nele Bogaerts & Hans Temmerman for L’Officiel Belgique

Que signifie le stylisme pour vous ?

« Pour moi, le styling, c’est essayer de nouvelles choses et trouver une manière de s’exprimer. C’est combiner différents tissus, couleurs et formes pour créer quelque chose d’unique. C’est aussi rester ouvert·e d’esprit, découvrir une autre version de soi-même et ne pas avoir peur de porter ou d’expérimenter de nouvelles choses. Le styling permet d’entrer dans une sorte de personnage. Pour moi, c’est là toute son essence : jouer, expérimenter et avoir la confiance nécessaire pour s’exprimer. »

L'Officiel L'Officiel  © Clara Ruby

Comment vos racines congolaises influencent-elles votre regard sur la mode et le stylisme ?

« Pour être honnête, il y a quelques années, je n’y pensais pas vraiment. Quand j’étais plus jeune, j’étais moins connectée à mes racines et à mes origines qu’aujourd’hui. Avec le temps, j’ai appris à mieux comprendre qui je suis, quelles sont mes valeurs et ce qui compte réellement pour moi. Cette prise de conscience m’a aussi amenée à réfléchir à ma façon de m’habiller et aux raisons qui se cachent derrière mes choix.

Aujourd’hui, je réalise que mes racines influencent mon style bien plus que je ne le pensais, même si cela n’est pas toujours visible au premier regard. Par exemple, je ne porte pas beaucoup de couleurs, alors que j’aime énormément la couleur. Certain·e·s de mes ami·e·s ont même été surpris·es de voir que les silhouettes que j’ai créées pour l’exposition n’étaient pas entièrement en noir et blanc. Je pense avoir naturellement une certaine facilité à associer les couleurs sans trop y réfléchir, et cela vient probablement du fait que j’ai grandi dans un environnement où la couleur fait partie du quotidien. Cette influence est donc bien présente, mais elle reste très instinctive, quelque chose qui vient de l’intérieur.

Il est difficile d’expliquer simplement comment mes racines influencent ma vision du styling, parce que cela se joue surtout dans les détails. Cela peut être un tissu qui me rappelle mon enfance, la façon dont ma mère s’habillait ou encore certaines scènes de la rue. Ce n’est pas quelque chose que je cherche à montrer de manière explicite. Je préfère que les gens le découvrent par elleux-mêmes. Le styling est quelque chose de visible et de tangible, mais l’inspiration que je puise dans mes racines ne l’est pas nécessairement. »

  © Nele Bogaerts & Hans Temmerman for L’Officiel Belgique

Vous travaillez à travers différentes disciplines, de la photographie au textile et au design. Comment celles-ci influencent-elles votre approche du stylisme ?

« Je me suis très vite intéressée au design d’intérieur et à l’art, même si, à l’époque, je ne savais pas encore exactement ce que cela impliquait. Les formes, les lignes, les associations de matières, les contrastes, le design en général, mais aussi l’architecture, peuvent refléter la manière dont on choisit de vivre dans son propre espace, dans son environnement. J’ai toujours été fascinée par la façon dont je pouvais traduire ces idées à travers le styling.

J’apprécie travailler dans des espaces architecturaux ou dans des maisons au design affirmé, parce que j’aime le dialogue entre ces différentes disciplines. J’aime voir comment elles peuvent se répondre et se renforcer mutuellement. Quand je m’habille, je pense aussi à l’endroit dans lequel je vais me trouver, et je m’en inspire souvent. »

  © Elias Derboven

Vous avez créé deux silhouettes pour l’exposition. Qu’est-ce qui a inspiré ces looks ?

« Je pense que l’inspiration pour mes deux silhouettes vient avant tout de moi-même. J’essaie d’explorer ce que j’ai envie d’exprimer, mais aussi ce que je n’ai pas encore réussi à exprimer par le passé. C’est à partir de là que je trouve mon inspiration.

Je suis allée voir l’exposition avec ma sœur, et elle m’a dit qu’elle retrouvait notre mère, et même nos tantes, dans mes silhouettes. Je ne l’avais pas perçu de cette façon au départ, mais peut-être qu’elles reflètent les femmes qui vivent en moi, celles qui ont contribué à faire de moi la personne que je suis aujourd’hui. Elles sont donc, elles aussi, une source d’inspiration. Je comprends ce qu’elle voulait dire, car je pense qu’à travers ces silhouettes, j’ai cherché à représenter une femme congolaise contemporaine.

Je suis congolaise, mais aussi européenne, puisque je vis en Belgique depuis 27 ans. Il n’est pas toujours facile de traduire ce mélange tout en restant fidèle à qui je suis. À travers mon travail, j’ai voulu créer ce pont... un pont qui, au fond, me représente. »

  © Nele Bogaerts & Hans Temmerman for L’Officiel Belgique

Quel projet rêvez-vous de réaliser ?

« J’ai beaucoup de projets dont je rêve. Parfois, je n’ose pas les exprimer à voix haute, parce que j’ai l’impression que cela pourrait les empêcher de se réaliser. Mais j’aimerais beaucoup créer davantage de vêtements pour moi-même. J’aimerais aussi avoir l’occasion de travailler pour une marque existante et de rejoindre une équipe de création, qu’il s’agisse d’une grande ou d’une petite marque. »